Jacques Azéma

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    Jacques Azéma s’est éteint le 5 Janvier 2019, peu de temps avant ses 80 ans. 

    Il fut un personnage marquant du laboratoire depuis la deuxième moitié des années soixante et jusqu’à sa prise de retraite en 2006. Il a imprégné de sa virtuosité les développements de la théorie générale des processus, coté Markov notamment. Il fut aussi un personnage perturbateur et immensément drôle. Jacques Azéma était participant assidu de l’école d’été de Saint Flour et il a édité le « Séminaire de Strasbourg » de 1978 à 2004 avec Marc Yor.

    Un hommage lui sera rendu aux « journées de probabilités »  du mois de juin prochain et dans le numéro 50 du séminaire.

    En guise de témoignage de la personne et de son époque, les souvenirs rapportés lors de ses funérailles le 18 janvier dernier sont cités ici.


(Les propos sont recueillis par Sonia Fourati, la photo est prise par Lucien Birgé, à Saint Flour en 1994)




Didier Dacunha-Castelle :

    Il était venu me voir, par hasard, à sa sortie de Sup Aero, et je l'avais poussé à faire des maths et aidé pour ce poste d'assistant à l’IHP en insistant auprès de Fortet, Neveu l'aimait beaucoup. Nous n'avions pas de bureau personnel, nous travaillions tous dans la même salle, au début Bretagnolle et moi, il y avait aussi Loeve et Fréchet très âgé qui lui avait là son armoire, puis sont venus le trio de Jacques puis l'année suivante, celui de Nicole et d'autres : Bru et sa compagne, Priouret sans doute, Michel Schreiber, ami de Jacques. 

Bernard Bru (Jacques Azéma 1965-1969) :

    J’ai connu Jacques au début de l’année 1965 dans la salle de proba du second étage de l’IHP. Jacques commençait sa thèse avec Marie Duflo et Daniel Revuz, une dure épreuve à l’époque (avant 1965) où les thèses d’état de mathématiques se comptaient sur les doigts des deux mains pour toute la France (et encore pour les « bonnes thèses », celles qui comptaient, un seul doigt suffisait ou zéro). De sorte que la thèse de Jacques est apparue comme une exception qui fut bientôt la règle, fort heureusement, le nombre de postes de professeurs explosant après 1969 un peu partout en France où les amphis étaient plus que saturés.

    On sait moins peut-être que Jacques participa aux événements de mai 1968. Il fut notamment un militant syndical, à sa manière. En tout cas, il fut l’un des acteurs d’un épisode peu connu mais fort intéressant de l’histoire des universités parisiennes de ce temps-là. Nous réussîmes, en effet, par une attaque simultanée de l’intérieur et de l’extérieur, digne de la guerre de Troie, à prendre d’assaut la section syndicale de l’IHP qui regroupait alors l’ensemble des enseignants de mathématiques ou peu s’en faut, puis, sur notre élan, la commission centrale provisoire de la faculté des sciences de Paris, qui commençait à s’implanter dans la halle aux vins et dont nous eûmes un court moment, avec d’autres rêveurs, le contrôle moral. Il s’agissait bien sûr de victoires symboliques, mais ce sont les plus belles, comme on sait, et sans doute Jacques le savait-il puisque, les rares fois où nous nous croisions, il me rappelait toujours ces jours-là.

    Dès la rentrée 1968, la reprise en main fut sévère et assez triste, il faut bien le dire. Il n’y avait plus grand espoir de changer le cours des choses, pour nous en tout cas, et Jacques le comprit assez vite et se remit aux mathématiques qu’il aimait. Il fut dès lors l’un de ceux qui ont redonné à la théorie parisienne des probabilités ses lettres de noblesse.

Nicole El Karoui :

    Pour moi, bien avant de le connaitre personnellement, le trio Azéma, Duflo, Revuz, fut une sorte d’ombrelle protectrice sous lequel notre trio avec Roynette et Reinhard s’est abrité  pour décider de faire une thèse à trois sur les processus de Markov entre 68 et 71. Une certaine similitude, deux hommes et une femme… Un peu plus tard, nous avons évolué en parallèle au Labo de proba sur la théorie générale des processus. Ton amitié improbable avec Marc Yor et le brio de tes travaux de chirurgie sur les trajectoires des processus sont restés des moments mémorables.

    Il n’était pas toujours facile d’être une fille en prise avec ton humour, pas toujours simple à identifier comme tel. Mais tu avais à Saint Flour réussi à séduire Hakim, mon fils de 8 ans à cette époque,  j’étais surprise...

    Ton allure à la Jacques Brel, ton sourire tendrement ironique et tes maths restent un cadeau à la communauté probabiliste. Merci, Nicole.

Claude Dellacherie :

Bel esprit, belle plume, bon mathématicien.

Michel Emery :

    Au début des années 1970, j'ai fréquenté le Labo de Proba comme étudiant ; lui était alors, si je ne me trompe, Maitre-Assistant. C'étaient les années post 68, où tout à l'université fonctionnait n'importe comment, entre grèves et contestation. Il s'est présenté un jour devant ses étudiants la tête bandée, pour s'être frotté de trop près à une matraque de CRS.

    Mais même dans cet univers surréaliste, il était assez atypique, apparaissant comme une sorte d'improbable Gaston Lagaffe totalement décontracté, faisant en espadrilles des cours qui semblaient complètement improvisés : « Ah, ben oui, là on pourrait peut-être faire comme ça... Ah non, finalement ça marche pas, mais vous inquiétez pas, on va y arriver quand même... » Et l'on se retrouvait à la fin du cours tout étonné d'avoir fait tant de chemin en croyant avoir seulement flâné de ci de là.

    Quittant Paris en 73, je ne le voyais plus que lors des « grands séminaires », ancêtres des Journées de Proba, qui rassemblaient deux fois par an à Strasbourg des probabilistes plus ou moins proches de la « théorie générale ». Je pouvais suivre ses travaux, souvent exposés par Meyer au « petit séminaire » hebdomadaire, de même que ceux de Nicole et de Marc. Je l'ai aussi revu à Saint-Flour, toujours aussi décontracté. Je me le rappelle demandant « Qui êtes-vous ? » à un autre participant, qui se trouvait être l'un des conférenciers, ayant commencé son cours depuis plusieurs jours. Plus tard, dans les années 1980, quand j'allais à Saint-Flour en famille, mes filles avaient très peur de lui.

Thierry Jeulin : 

    J’avais fait mon Mémoire de DEA sous sa direction (Temps locaux des Markov, dans Blumenthal et Getoor) et avais naturellement commencé dans la foulée "mes" recherches sous sa direction. Après l'Agrégation en fin de scolarité à l'ENS, Azéma m'avait trouvé un poste d'Assistant à Paris 6 ; il m'a alors fait travailler sur les mesures de Föllmer (article en commun à l'IHP) puis m'avait aiguillé vers les travaux de Mertens d'une part et de Mokobodzki (un autre disparu aux mathématiques très profondes) d'autre part.

Sonia Fourati : 

    J'ai connu « Azéma » [eh oui tout le monde l’appelait comme cà au « labo »], durant un cours de théorie générale des processus en DEA.

    Ah les cours d'Azéma ! il arrivait toujours en cours muni d'un sac en plastique , qui contenait peut être, allez savoir, des notes de cours. Un jour, son sac en plastique n'est plus "Monoprix" mais "Prisunic". Voyant ça un étudiant intervient et lui dit :"Mais Monsieur auriez-vous changé de sponsor? ". Nous avions la dilettante, et en prime un début d'idée des maths d'Azéma dont l'adjectif qu'on peut adjoindre ne peut être que « l’élégance ». En ce temps là Azéma ne disait pas : "la formule de compensation", il disait : «  la projection duale des débuts d'excursions ». Il ne coupait pas les epsilon en quatre pour construire le temps local, il faisait la projection duale du dernier point du fermé aléatoire. Mes propres étudiants ont droit encore aujourd'hui à la définition des temps d'arrêt d'Azéma : «Les temps d'arrêt, eh ben, ce sont les temps que, quand on y est, on sait qu'on y est ». 

    Plus tard, quand j'étais en thèse, j'ai découvert son oeuvre dont il était le plus fier je crois, le «  retournement du temps « , eh oui Azéma avait parfaitement et joliment modélisé la symétrie entre le passé et du futur inhérente à la propriété de Markov, mais il disait quand même , " Pfeu, Chung et Walsh ont tout fait avant moi". Un jour, je trouve une erreur dans ce texte magnifique. Toute fière de mon "coup", j'arrive au labo, dans son bureau, pour le lui dire, il me rétorque, tout de go, pour rabattre mon caquet :«  Parce-que tu crois peut-être que tu es la seule à avoir trouvé une erreur dans ce papier » ?

    Depuis, je ne me suis jamais trop éloignée de mon cher directeur. Ses autres étudiants, après Thierry Jeulin et moi, Aime Lobo du Costa Rica, Catherine Rainer de Brest, Kais Hamza de Melbourne, David Ben Arous de Paris, en portent la marque.

Nathanael Enriquez :

    J'ai partagé mon bureau à Jussieu avec Jacques pendant 7 ans, au début avec Philippe Biane puis tous les deux. En réalité, nous avons partagé notre bureau à quart-temps. Je n'étais pas un lève-tôt, et quand j'arrivais dans le bureau, je le trouvais déjà à sa table....en train de fumer (avant que ce ne soit plus possible à Chevaleret) et de maugréer au sujet d'un article de math qui n'était pas rédigé à son goût. Alors, il me hélait : « Dis moi, toi qui es normalien, tu dois comprendre ça tout de suite !» Je me penchais alors sur l'article, bredouillait quelques phrases et là, il me décochait un : « Bon... en fait tu es nul, c'est à Biane qu'il faut que je demande, lui, il est vraiment fort.» Le coup d'envoi de la journée était lancé. Il rangeait son article et il ne nous restait plus qu'une petite heure pour papoter librement avant l'heure du déjeuner. Nous parlions bien sûr des potins du landerneau probabiliste, mais pas que... nous parlions … investissements boursiers !! que j'ai découverts avec lui. Il lisait chaque matin au café en bas de chez lui, Le Monde et Les Echos. Alors, tout y passait, les entreprises de la « nouvelle économie », les « biotechs », le Nasdaq, les avis des « gourous » de Wall Street... Avec quelques jeunes collègues de l'époque, dont je tairai le nom, nous formions une sorte de société secrète et Jacques était notre gourou... Lors du déjeuner avec les membres du laboratoire, nous reprenions des conversations anodines. J'arrivais tout juste à le retenir pour un déca sur la terrasse de Jussieu, puis il rentrait chez lui, épuisé par les mauvaises nuits qu'il passait invariablement. Je voyais alors à regret, sa silhouette inimitable s'éloigner.

    Vous me direz : «Et les maths dans tout ça ?» Nous avions simplement trop peu de temps pour en parler ! Ah si, il m'a expliqué ce qu'étaient les martingales d'Azéma dont j'entendais tant parlé. «Une blague, disait-il, née en mettant au point un sujet d'examen de DEA». Finalement, j'en ai exposé une construction lors de la rencontre que nous avions organisée avec Sonia à l'occasion de son départ à la retraite.

    Au mois de juin dernier, nous avons passé l'après-midi ensemble grâce à ma femme qui l'a reconnu de loin, rue de Rivoli... toujours sa silhouette...

    J'aimerais vous faire partager notre dernier échange. Après m'avoir fait part de son état, il m'a dit : «J'ai eu la chance dans ma vie de faire partie d'une aventure collective exaltante, celle de l'éclosion des probabilités modernes. J'y ai rencontré des gens extraordinaires d'une telle intelligence et d'une telle générosité !» Il m'a dit également à quel point il avait été chanceux de croiser la route de Meyer et Neveu. En l'écoutant, j'ai dû faire une petite moue qui n'était certainement pas désobligeante pour ces deux grands noms des probabilités... mais il me semblait que ces propos ne rendaient pas hommage à la finesse de sa pensée mathématique. Toujours est-il que sans même que j'ai à parler, il m'évoque un souvenir, en compagnie de Kai-Lai Chung, le grand probabiliste chinois de Stanford. Alors qu'ils étaient en train de contempler l'océan, face au Pacifique, Jacques fait part à Chung de son admiration pour ses 2 aînés, et Chung de lui répondre : «Pourquoi vous placez vous en dessous d'eux ? Vous savez... vous n'avez pas à rougir de vos travaux !» Peut-être que Chung pensait, en lui parlant, au magnifique travail de Jacques sur le retournement du temps... Il était bien doux de retourner le temps avec toi, mon cher Jacques, et d'évoquer ces quelques souvenirs. Je garde en mémoire ton affection et ton estime, qui m'ont été si chères et je ne t'en remercie qu'aujourd'hui...


Dan Stroock (message envoyé de Boston) :

    Having grown up under a cloud, Jacques developed early an appreciation for the role of irony in dealing with the realities of life. What was remarkable was his ability to use irony as a source of humor and comfort for himself and those of us who were lucky enough to be his friend. His death leaves a hole which will be hard to fill.





Voici la fiche de la journée de son départ à la retraite en 2006 : JourneeAzema.pdf